Première Boîte

Comment parler de son entreprise pour convaincre lors d'un événement local

Le café servi à la mairie d'Angers, place Kennedy, tient toujours dans des gobelets trop fins pour qu'on les tienne sans se brûler les doigts. J'y suis venue en auto-entrepreneuse angevine toute fraîche, pour une rencontre de réseautage local, avec un pitch appris par cœur — du genre censé faire croire qu'on maîtrise son sujet. Il n'a pas tenu dix secondes face au premier commerçant qui m'a demandé, très simplement, ce que je faisais.

Avant cette rencontre, j'avais appelé la Chambre de Métiers trois fois pour qu'on m'explique comment présenter mon activité sans avoir l'air perdue. Trois fois, on m'a renvoyée vers un numéro, un formulaire ou une brochure — jamais une phrase que je pouvais réutiliser telle quelle. Alors j'avais fini par m'écrire moi-même un discours de « consultante », trouvé entre deux onglets ouverts un soir, propre et carré et qui ne me ressemblait pas du tout.

Ce que j'ai fini par comprendre, et assez vite, c'est que personne dans cette salle ne se souciait de mon statut ou de mon chiffre d'affaires. Les gens voulaient savoir quel problème concret je réglais pour eux, là, tout de suite — pas s'il fallait dix minutes ou dix ans pour l'expliquer en termes d'experte.

Le pitch appris par cœur, et le silence qui a suivi

Face au commerçant qui m'interrogeait, j'ai sorti ma phrase sur « l'optimisation des flux administratifs ». Il m'a regardée avec des yeux ronds, a pris une gorgée de café tiède, et a changé de sujet. Le jargon fonctionne comme une barrière qu'on dresse entre soi et les autres, par peur de ne pas avoir l'air assez sérieuse. Dans un réseau local, on ne cherche pas une experte en tailleur : on cherche quelqu'un de fiable à qui téléphoner sans sortir un dictionnaire.

Mon voisin de palier, Amaury Renouard, indépendant en informatique depuis sept ans, me l'avait pourtant dit avant que je parte ce soir-là : connaître les règles fiscales par cœur ne sert à rien si la personne en face ne comprend pas le formulaire qu'on lui tend. Lui-même s'emmêle encore dans certaines démarches administratives, alors il sait de quoi il parle quand il dit que le jargon ne prouve rien.

Échange de cartes de visite lors d'une soirée de réseautage local pour auto-entrepreneurs à Angers

Une anecdote marche mieux qu'un discours tout fait

Je pense souvent à Godefroy Geslot. Il m'avait accostée à la pause d'un atelier à la CCI d'Angers où j'intervenais, un business plan tenant sur plusieurs tableurs sous le bras, chiffré au centime près — et pourtant incapable de dire s'il fallait rester en micro-entreprise ou monter une société. On avait continué par mail. Ce dont je me souviens surtout, c'est qu'il avait fini par résumer son blocage en deux phrases toutes simples, sans un seul tableau à l'appui.

C'est cette anecdote-là que j'ai commencé à raconter à la mairie, à la place de mon discours de consultante. L'écoute dans la salle changeait instantanément, parce que je parlais de la vraie vie, pas d'un concept. C'est souvent là qu'on réalise quelles sont les difficultés de la création d'entreprise pour un débutant : on redoute l'administratif et la technique, et on oublie que le plus dur reste de traduire son métier en bénéfice pour quelqu'un d'autre.

Je ne suis ni conseillère juridique ni comptable — pour tout ce qui touche au fiscal pur, je renvoie toujours vers l'URSSAF ou Bpifrance Création. Je suis juste Delphine, celle qui a cliqué sur tous les formulaires et qui sait où ça coince. Dit aussi simplement que ça, j'ai eu plus d'échanges utiles en une soirée qu'en deux mois de discours « professionnel ».

La règle du ticket de caisse

On entend souvent parler d'un pitch entrepreneur qui devrait tenir en trente secondes. C'est une bonne base, mais pas pour la raison qu'on croit : ce n'est pas une question de vitesse, c'est une question de clarté. Si vous ne pouvez pas expliquer ce que vous faites sur l'espace d'un ticket de caisse, c'est que ce n'est pas encore clair dans votre tête non plus.

Voilà à quoi ressemble le mien, aujourd'hui : mon prénom et ma ville, le problème que je règle — la chose qui empêche mes clients de dormir —, comment je le règle sans jargon, et une preuve concrète, l'histoire de Godefroy ou une autre du même genre. Quatre éléments, pas plus, et jamais dans le désordre : le problème avant la solution, toujours.

Pitch entrepreneur griffonné au dos d'un ticket de caisse par une auto-entrepreneuse angevine

Ce sujet, je l'avais déjà creusé en expliquant comment se créer un réseau professionnel local quand on démarre de zéro, mais la théorie et la pratique, debout avec un gobelet trop fin à la main, ce n'est pas pareil. Le but n'est pas de vendre une prestation à la fin de la phrase, c'est de donner envie à l'autre de poser une question.

Arrêtez de parler de vous

Voici le conseil le plus étrange qu'on m'ait donné, et celui qui a le plus changé les choses : la personne dont on se souvient le mieux à la mairie, ce n'est pas celle qui a parlé le plus fort de son projet. C'est celle qui a posé la meilleure question.

Plutôt que de chercher désespérément à placer votre discours, demandez à la personne en face comment s'est passée sa première année, ou quel est son plus gros souci du moment. En écoutant vraiment, on trouve tout seul le moment où son service peut aider — et la présentation cesse d'être une pub pour devenir une réponse. Développer son réseau localement, que ce soit dans une association de commerçants ou un club type CPME, repose sur la confiance humaine bien avant les compétences techniques.

Conversation entre deux indépendants lors d'une rencontre de réseautage local à Angers

Un réseau local ne se construit pas sur une soutenance de thèse. Ça se construit en prouvant qu'on est la personne fiable du coin — celle qui connaît les rouages de l'immatriculation sans se prendre pour une ministre, et qui dit franchement quand une question dépasse ce qu'elle sait faire, en renvoyant vers le bon canal officiel. Vers la dixième semaine d'activité, en ressortant mon K-bis pour une démarche qui n'avait rien à voir avec tout ça, je suis tombée sur la date d'immatriculation : six mois plus tôt, je répétais encore mon discours de consultante avant de sortir. La différence ne se voit pas sur ce papier-là. Elle s'entend, la prochaine fois qu'on vous demande ce que vous faites.

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